Pourquoi la longueur du canal de Suez intéresse aussi les marins de plaisance
Quand on parle du canal de Suez, on pense surtout cargos géants et politique internationale. Pourtant, même en croisière côtière sur un 10 mètres, ce qui s’y passe nous concerne directement : prix du gasoil, choix de routes, météo en Méditerranée, équilibre du trafic maritime mondial… tout est lié.
Et au cœur de tout ça, il y a une donnée simple, presque scolaire : la longueur du canal. Mais derrière ces kilomètres se cachent des enjeux d’architecture navale, de sécurité, de temps de traversée et de goulot d’étranglement pour le commerce mondial.
Dans cet article, on va voir :
- quelle est la longueur réelle du canal de Suez (et pourquoi les chiffres varient selon les sources)
- comment cette longueur a évolué avec l’histoire du canal
- quelles sont ses dimensions utiles pour les navires (tirant d’eau, largeur, gabarits)
- pourquoi ce « simple » canal impacte nos navigations en Atlantique et en Méditerranée
La longueur du canal de Suez : les chiffres clés
Aujourd’hui, la longueur officielle du canal de Suez est d’environ 193 km entre Port-Saïd au nord (Méditerranée) et Suez au sud (mer Rouge).
On trouve parfois des valeurs légèrement différentes (190 km, 195 km). Pourquoi ? Parce que :
- la mesure « commerciale » arrondit souvent les distances
- les aménagements successifs (élargissements, rectifications de tracé) ont modifié certains segments
- on ne sait pas toujours si l’on compte uniquement la partie « canal artificiel » ou l’ensemble du trajet entre les deux mers, incluant les lacs intérieurs
Pour rester concret pour un navigateur, retenons :
- Longueur utile pour la navigation : ~193 km
- Temps de transit moyen : 10 à 16 heures pour un convoi commercial
- Vitesse limitée : de l’ordre de 8 à 10 nœuds selon les zones et les règles de l’Autorité du canal
Autrement dit, pour un cargo, traverser Suez, c’est l’équivalent d’une bonne journée de navigation côtière à allure modérée… sous très haute surveillance.
Un canal ancien dans l’idée, moderne dans sa forme
L’idée de relier la Méditerranée à la mer Rouge ne date pas d’hier. Les Égyptiens et les Perses avaient déjà creusé des canaux reliant le Nil à la mer Rouge, mais ils ne traversaient pas l’isthme comme aujourd’hui.
Le canal de Suez tel qu’on le connaît est beaucoup plus récent. Quelques repères utiles :
- 1859 : début des travaux sous la direction de Ferdinand de Lesseps
- 1869 : inauguration du canal, long d’environ 164 km à l’époque
- canal sans écluses : il relie directement les deux mers, qui sont quasiment au même niveau
Au fil du temps, la longueur et les dimensions ont évolué :
- rectification de nombreux méandres pour raccourcir et redresser le tracé
- élargissements successifs pour laisser passer des navires plus gros
- création de zones de croisement pour les convois
Résultat paradoxal : on a d’un côté ajouté des sections (voies parallèles, by-pass), et de l’autre raccourci certaines parties trop sinueuses. D’où les variations dans les chiffres de longueur totale, alors que pour l’armateur, ce qui compte est la distance réellement parcourue par son navire.
Le « nouveau canal de Suez » : plus long, plus large, plus fluide
En 2015, l’Égypte inaugure ce qu’on appelle le « nouveau canal de Suez ». Ce n’est pas un deuxième canal complet, mais :
- un doublement sur environ 35 km d’une partie du tracé
- des élargissements et approfondissements sur d’autres sections
Objectif : permettre à des navires de se croiser sur de longues portions, au lieu d’avancer uniquement en convoi alterné sur un canal à sens unique.
Quelques conséquences concrètes :
- Nombre de navires par jour : capacité portée à environ 90–100 navires/jour au maximum théorique
- Temps d’attente réduit pour les cargos, donc moins de retards
- Longueur totale aménagée accrue, mais distance pratique pour un navire assez stable autour de ~193 km
Pour un plaisancier, on ne va pas « réserver un créneau Suez » avec son petit croiseur comme on réserve une nuit de port… mais tout ce qui fluidifie ou congestionne ce passage aura un impact sur :
- le coût du transport maritime (et donc le prix de ce qu’on achète à terre)
- les routes choisies par les cargos autour de nous en Méditerranée et Atlantique
Dimensions du canal : des chiffres qui dictent la taille des navires
La longueur n’est qu’une partie de l’histoire. Pour un skipper, ce qui compte vraiment, ce sont les dimensions utiles :
- profondeur (tirant d’eau max)
- largeur au fond et en surface
- gabarit des navires autorisés (ce qu’on appelle le « Suezmax »)
Quelques chiffres actuels (ordre de grandeur) :
- Profondeur du canal : environ 24 m
- Largeur au niveau de la surface : environ 205 à 225 m dans les sections les plus récentes, moins dans les plus anciennes
- Tirant d’eau maximal autorisé : autour de 20–20,5 m selon les conditions
- Largeur maximale des navires : de l’ordre de 50–60 m pour rester dans une marge de sécurité confortable
Ces limites définissent un type de navire : le Suezmax. C’est un peu l’équivalent, pour les cargos, de ce que serait un « tirant d’air max pour passer sous le pont de Saint-Nazaire » pour un plaisancier côtier.
En plaisance, on ne joue évidemment pas dans ces chiffres-là, mais la logique est la même :
- les dimensions du passage dictent la taille et le dessin des navires
- cela structure les routes maritimes du monde
- et in fine, ça se ressent sur la densité de trafic dans nos zones de croisière
Temps de transit : 193 km sous haute surveillance
Un canal de 193 km, ça peut sembler « court » à l’échelle d’un cargo qui traverse l’Atlantique. Pourtant, cette courte distance concentre une grosse part du risque :
- zone étroite : pas de marge d’erreur latérale
- vitesse limitée : manœuvre et freinage délicats pour des navires chargés
- trafic dense : convois organisés, croisements, zones d’attente
En moyenne, un transit Suez pour un navire marchand ressemble à :
- quelques heures d’attente en rade avant l’entrée
- 10 à 16 heures dans le canal, à vitesse modérée
- gestion très serrée : pilote du canal à bord, règles strictes, procédures millimétrées
On est loin de la navigation de croisière « on verra sur place ». C’est une navigation de précision, où l’erreur ne pardonne pas. L’exemple le plus parlant pour nous :
- mars 2021 : l’Ever Given, porte-conteneurs géant, se met en travers du canal après une rafale et une déviation de trajectoire
- 6 jours de blocage
- près de 400 navires en attente à l’entrée nord et sud
En plaisance, on a tous déjà « bouché » l’entrée d’un petit port avec un départ raté de place de port par vent de travers. Imaginez ça avec un géant de 400 mètres dans un chenal mondial…
Un canal long, mais surtout stratégique
Pourquoi 193 km de canal artificiel concentrent-ils autant d’enjeux ? Parce qu’ils évitent de contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.
Pour donner un ordre de grandeur, pour un trajet Europe – Asie de l’Est :
- par Suez : environ 11 000 à 12 000 milles nautiques
- par le cap : environ 15 000 à 16 000 milles nautiques
On gagne donc de l’ordre de 3 000 à 5 000 milles, soit :
- près de 10 à 15 jours de mer pour un cargo qui file 12–15 nœuds
- des centaines de tonnes de carburant économisées par voyage
À l’échelle d’une croisière en voilier, c’est comme si on vous proposait de faire un Lorient – Gibraltar en trois jours de moins, avec un chenal sûr et balisé. Le choix est vite fait, tant que le chenal reste ouvert.
Quand le canal se bloque : conséquences jusqu’à nos ports
L’épisode de l’Ever Given en 2021 a montré, chiffres à l’appui, à quel point ces 193 km sont un maillon critique :
- des centaines de navires bloqués
- des entreprises contraintes de faire le tour de l’Afrique, rallongeant leurs routes de plus de dix jours
- des coûts de fret qui explosent
- des retards de livraison sur tous types de produits, du container d’électronique jusqu’aux pièces détachées de moteurs de bateau
Pour un plaisancier européen, ça se traduit très concrètement :
- prix du gasoil et du fioul marin qui grimpe avec les tensions sur le transport de pétrole
- disponibilité des pièces et équipements (électronique, voiles fabriquées en Asie, accastillage, semi-rigides) impactée
- retards de mise à l’eau pour certains bateaux neufs convoyés par cargo
Tout ça parce qu’un navire, dans un canal de 193 km de long, s’est mis en travers pendant quelques jours. La longueur, ici, n’est pas gigantesque ; ce qui compte, c’est qu’il n’existe pas d’itinéraire alternatif équivalent.
Suez ou cap de Bonne-Espérance : ce que ça change sur l’océan
Pour les grandes lignes commerciales, deux choix principaux entre Europe et Asie :
- le canal de Suez, court mais potentiellement vulnérable (blocages, tensions régionales)
- le cap de Bonne-Espérance, plus long mais libre de droits de passage, avec ses propres risques météo (fortes dépressions du sud)
En termes pratiques pour nous en croisière :
- quand Suez tourne à plein régime, le trafic dense se concentre en Méditerranée et mer Rouge
- quand Suez est perturbé, une partie du trafic se reporte sur l’Atlantique Sud, avec plus de cargos « hors route habituelle »
Sur une carte, ces choix de route se traduisent par :
- des couloirs de trafic bien marqués sur les cartes électroniques (AIS, traces, statistiques)
- des zones où, en croisière, on doit redoubler de vigilance (approches de Gibraltar, Sardaigne/Sicile, Égée, mer Rouge, etc.)
Même si votre terrain de jeu se limite à la Bretagne sud, vous partagez votre océan avec des flux guidés, en partie, par ces 193 km de canal entre Méditerranée et mer Rouge.
Et pour un voilier de plaisance, passer par Suez ?
Un point pratique : oui, des voiliers de plaisance traversent le canal de Suez. C’est même une route classique pour ceux qui font un tour du monde par la Méditerranée et la mer Rouge.
Quelques éléments concrets à garder en tête :
- le passage est payant, avec des droits calculés selon la taille du bateau
- le transit se fait généralement en navigation accompagnée, avec pilote à bord
- un voilier reste très minoritaire au milieu des mastodontes commerciaux
Sur 193 km de canal :
- vous naviguez au moteur, vitesse encadrée
- vous devez être autonome en carburant pour tenir la journée de navigation (et les attentes éventuelles)
- les escales possibles sont limitées aux ports ou zones autorisées
Ce n’est donc pas une balade touristique, mais une étape logistique dans un long périple. Pour ceux qui planifient ce genre de route, la longueur du canal (193 km) se traduit en :
- consommation de gasoil à estimer précisément
- marges de sécurité en carburant et en autonomie électrique
- gestion de l’équipage : fatigue, chaleur, attention soutenue
Ce que ces 193 km nous apprennent sur la navigation
En résumé, derrière la simple question « quelle est la longueur du canal de Suez ? », on trouve :
- une longueur utile d’environ 193 km, façonnée par plus de 150 ans de travaux et d’élargissements
- des dimensions (profondeur, largeur) qui imposent la taille des plus gros navires, le fameux Suezmax
- un passage stratégique qui évite des milliers de milles par le cap de Bonne-Espérance
- un goulot critique capable de gripper en quelques heures le trafic maritime mondial
Pour nous autres marins, même loin de l’Égypte, ces 193 km se traduisent en effets très concrets : routes commerciales, prix du carburant, disponibilité du matériel, densité de trafic dans certaines zones de croisière.
La prochaine fois que vous verrez un gros cargo croiser au large de votre mouillage en Méditerranée, demandez-vous simplement : s’il navigue ici, c’est peut-être parce qu’à 193 km de sable et de chenal, quelque part en Égypte, quelqu’un a décidé d’élargir, approfondir ou débloquer un passage creusé au XIXe siècle.
