Logiciels navigation : comparatif des meilleurs outils pour préparer et suivre sa route en mer

Logiciels navigation : comparatif des meilleurs outils pour préparer et suivre sa route en mer

Pourquoi un logiciel de navigation n’est pas un gadget

Sur beaucoup de bateaux de location, je vois la même scène : on embarque, on allume le traceur fixe au pied de la descente, et la tablette reste dans le sac. Puis le soir, au mouillage, tout le monde sort son téléphone avec Navionics pour « voir si on était bon ». Autrement dit : on navigue avec un seul outil, et on contrôle après coup.

Un bon logiciel de navigation, bien choisi et bien configuré, sert à trois choses très concrètes :

  • Préparer une route réaliste (temps, distances, options de repli).
  • Suivre la route en regardant dehors, pas en restant le nez dans l’écran.
  • Décider vite quand la météo change : on continue, on réduit, on se déroute ?

Ce n’est pas une question de technologie, mais de méthode. Le bon logiciel, sur le bon support (tablette, PC, téléphone), au bon endroit dans le bateau, change vraiment la vie à bord. Le mauvais outil, mal utilisé, donne surtout une fausse impression de sécurité.

Ce qu’on demande vraiment à un logiciel de navigation

Avant de comparer les noms, regardons les besoins réels. Ce sont eux qui doivent guider le choix.

Pour une croisière côtière ou hauturière, un logiciel de nav doit permettre, au minimum :

  • Préparation de route : tracer une route, mesurer des distances, estimer des durées à différentes vitesses.
  • Cartographie lisible : bonne échelle, sondes claires, infos de balisage à jour.
  • Gestion météo : importer des fichiers GRIB, visualiser le vent et la mer sur la carte.
  • Facilité à bord : interface claire, gros boutons, lisible au soleil, utilisation avec les doigts mouillés.
  • Robustesse : ne pas planter dès qu’il fait chaud ou que ça bouge un peu dans le bateau.
  • Fonctionnement offline : carto et fichiers météo disponibles sans réseau.

Ensuite viennent les “plus” : routage, polaires de vitesse, AIS, intégration avec l’électronique du bord, partage de routes, etc. Utile, mais pas indispensable à tout le monde.

Les poids lourds sur tablette pour la croisière côtière

Sur 90 % des croisières côtières que je vois en Atlantique et en Méditerranée, la navigation se fait avec une combinaison traceur fixe + tablette. Voici les trois applis que je vois le plus souvent, avec leurs forces et leurs limites.

Navionics Boating (iOS / Android)

  • Pour qui ? Skippers en croisière côtière ou semi-hauturière, sur bateau de location ou propre, qui veulent quelque chose de simple et efficace.
  • Points forts :
    • Interface très intuitive, prise en main rapide pour l’équipage.
    • Cartes généralement à jour en zones fréquentées (méditerranée, Atlantique français, Baléares, Croatie…).
    • Fonctions simples mais pratiques : mesure de distance, isochrones de temps, points d’intérêt, marées (selon zones).
    • Installation sur plusieurs appareils, partage de routes.
  • Limites :
    • Routage simpliste : pas un outil sérieux pour gérer un coup de vent en Manche ou un Golfe de Gascogne agité.
    • Qualité variable dès qu’on sort des grandes zones de charter.
    • Dépendance forte aux abonnements et options.

Exemple vécu : sur un convoyage Golfe du Morbihan – Hendaye avec un équipage peu expérimenté, la tablette Navionics sur la table à cartes a été l’outil principal pour faire comprendre la route, les atterrissages de nuit et les portes de marée. Simple, visuel, pédagogique.

C-MAP App (iOS / Android)

  • Pour qui ? Ceux qui aiment les cartos C-MAP sur leurs traceurs, ou naviguent souvent dans des zones couvertes historiquement par C-MAP.
  • Points forts :
    • Cartes souvent très propres, symboles clairs.
    • Bon affichage des informations portuaires, services, etc.
    • Fonctions météo intégrées correctes pour la croisière.
  • Limites :
    • Interface parfois moins intuitive que Navionics pour un équipage débutant.
    • Offre et tarifs un peu moins lisibles (packs, options etc.).

Savvy Navvy (iOS / Android)

  • Pour qui ? Skippers connectés qui veulent une interface moderne, très “app mobile”, et un routage simplifié incluant marées et vents.
  • Points forts :
    • Interface très lisible et moderne, bien pensée pour le téléphone.
    • Routages simples côtiers en intégrant marées et vents, assez pédagogiques.
    • Bon outil de préparation de croisière pour estimer les fenêtres de départ.
  • Limites :
    • Encore jeune par rapport aux “gros” : moins de retours d’expérience longue durée.
    • Pas forcément l’outil unique pour une navigation engagée ou très technique.

Pour la croisière hauturière et le routage météo

Dès qu’on parle de traversée plus sérieuse (Golfe de Gascogne, Madère, Canaries, transat, Corse depuis le continent par météo incertaine…), la question du routage météo et du fonctionnement offline devient centrale.

Weather4D Routing & Navigation (iOS)

  • Pour qui ? Skippers sur iPad qui veulent un vrai outil de routage, avec polaires, multiples modèles météo et intégration possible avec l’électronique du bord.
  • Points forts :
    • Routage avancé : prise en compte de la polaire du bateau, plusieurs modèles météo, possibilités de scénarios.
    • Visualisation 3D du vent et des systèmes météo très parlante.
    • Très bon pour apprendre à lire et comparer des modèles météo.
  • Limites :
    • Uniquement sur iOS : si vous êtes Android, c’est non.
    • Courbe d’apprentissage plus longue, surtout au début.

Cas concret : sur un convoyage Canaries – Continent, j’ai comparé chaque jour le routage “idéal” Weather4D avec ce que permettaient vraiment la mer et l’équipage. On a suivi environ 70 % du routage théorique. Le reste a été adapté pour le confort. L’outil permet de décider en connaissance de cause, pas de suivre aveuglément une ligne.

SailGrib WR (Android)

  • Pour qui ? Skippers Android qui veulent un équivalent sérieux de Weather4D, avec routage offshore et gestion avancée des fichiers météo.
  • Points forts :
    • Très complet pour le prix : routage, gestion des GRIB, marées, courants.
    • Bon compromis entre puissance et lisibilité de l’interface.
    • Outil très crédible pour une navigation hauturière sur tablette Android.
  • Limites :
    • Comme toujours : un routage fiable suppose des polaires réalistes. Avec un Sun Odyssey 37 loué en croisière familiale, on ne tient pas les polaires d’un Pogo.

qtVlm (PC, Mac, Linux, Android)

  • Pour qui ? Skippers qui aiment mettre les mains dans le cambouis, sur PC ou tablette Android, pour faire du routage très poussé.
  • Points forts :
    • Logiciel extrêmement complet (routage, plein de modèles, gestion fine des polaires, etc.).
    • Gratuit ou très abordable selon plateforme.
    • Utilisé aussi en régate virtuelle et réelle, donc beaucoup de retours.
  • Limites :
    • Interface moins “sexy” et intuitive que les grosses applis commerciales.
    • Demande un vrai temps d’apprentissage pour être à l’aise.

Pour la navigation sur PC et les gros projets

Quand on prépare un grand voyage, ou qu’on navigue avec un PC fixe à bord, deux noms reviennent systématiquement.

OpenCPN (PC / Mac / Linux)

  • Pour qui ? Voyageurs au long cours, projets de tour de l’Atlantique ou du monde, et skippers qui aiment un système ouvert et personnalisable.
  • Points forts :
    • Gratuit, open source, énorme communauté d’utilisateurs.
    • Très grande flexibilité : nombreux plugins (routage, AIS, météo, etc.).
    • Permet de travailler avec différentes sources de cartes selon les pays.
  • Limites :
    • Nécessite un peu de temps pour être installé et configuré proprement.
    • Moins “plug and play” que les applis tablette grand public.

TimeZero (ex-MaxSea) (PC / certaines tablettes)

  • Pour qui ? Pro, semi-pro, ou amateurs très équipés cherchant un système central à bord, parfois connecté au pilote, radar, AIS, etc.
  • Points forts :
    • Intégration poussée avec l’électronique (radar, sondeur, AIS, pilote).
    • Cartos de bonne qualité, outils avancés pour la pêche et la croisière.
    • Solution pro répandue sur de nombreux bateaux de travail.
  • Limites :
    • Coût non négligeable.
    • Overkill pour une simple croisière estivale de deux semaines.

Les applis gratuites ou low-cost qui méritent le détour

On peut très bien naviguer sans dépenser une fortune en logiciels. À condition de savoir ce qu’on fait et d’accepter quelques compromis.

  • Cartes officielles + appli type “viewer” :
    • Utiliser des applications basiques permettant d’afficher des cartes officielles (ENC ou raster) téléchargées ailleurs.
    • Intérêt : on sait d’où viennent les données, et on maîtrise les mises à jour.
  • Applications de météo spécialisées (Windy, Meteo Consult Marine, etc.) :
    • Ne sont pas des logiciels de navigation, mais complètent très bien un Navionics ou C-MAP.
    • Idéal pour vérifier un routage ou un choix de route “à la main”.
  • Version gratuite ou d’essai des gros logiciels :
    • Permettent de tester l’ergonomie avant de s’engager.
    • À faire impérativement avant d’acheter : si vous trouvez ça obscur au port, ce sera pire dans le clapot.

Ce que j’utilise vraiment à bord, selon les cas

En pratique, sur un voilier de location de 35 à 45 pieds en Atlantique ou Méditerranée, voici les combinaisons que j’utilise le plus souvent.

Croisière côtière avec équipage peu expérimenté

  • Traceur fixe du bord comme référence de base.
  • Tablette avec Navionics ou C-MAP, bien chargée en cartes offline.
  • Smartphone avec la même appli pour redondance + partage de route.

La tablette sert autant à expliquer la route à l’équipage qu’à naviguer. On trace les routes ensemble, on zoome sur les atterrissages et les passes, on parle des plans B si le vent monte.

Croisière semi-hauturière (par exemple continent – Corse ou Marseille – Baléares)

  • Préparation sur tablette avec routage simplifié (Savvy Navvy, Weather4D, SailGrib WR selon matériel).
  • Plan A, B, C définis en fonction des fenêtres météo.
  • À bord : combinaison traceur + tablette, fichiers météo rafraîchis dès qu’on a un peu de réseau.

Traversée plus engagée ou convoyage long

  • Prépa détaillée sur PC (OpenCPN ou qtVlm) avec différents scénarios météo.
  • À bord : tablette dédiée au routage (Weather4D ou SailGrib WR) + tablette ou téléphone avec carte “simple” type Navionics pour le quotidien.
  • Un support papier systématique pour les secteurs sensibles (détroits, atterrissages compliqués).

Et surtout : le logiciel ne décide jamais à ma place. Il propose, j’arbitre en fonction de la mer, du bateau et de l’équipage.

Les erreurs fréquentes avec les logiciels de navigation

En cours et en coaching, je vois toujours les mêmes pièges.

  • Ne pas zoomer assez :
    • Mouillage raté parce qu’un haut-fond ou une zone interdite n’apparaît qu’au dernier niveau de zoom.
  • Tout miser sur un seul appareil :
    • La tablette qui surchauffe, tombe par terre ou finit trempée. Sans papier ni autre écran, on se retrouve vite “nus”.
  • Prendre le routage pour une vérité absolue :
    • Un routage à 7 nœuds de moyenne sur un bateau de location fatigué, ça n’existe pas.
  • Ne jamais faire de point “à la main” :
    • Ne pas vérifier sa position sur la carte papier de temps en temps, surtout en approche côtière compliquée, est une mauvaise habitude.

Check-list pour bien choisir et configurer son logiciel

Avant de partir, prenez une heure au calme au port avec vos écrans. Voici une check-list simple.

1. Clarifier votre profil de navigation

  • Vous faites surtout :
    • Croisière côtière de jour en zone connue ?
    • Croisière côtière avec quelques nuits en mer ?
    • Traversées de plus de 24 h ?
    • Projet hauturier ou grand voyage ?
  • Vous êtes plutôt :
    • Tablette iOS / Android ?
    • PC fixe à bord ?

2. Tester avant d’acheter

  • Installer au moins deux applis différentes pour comparer l’ergonomie.
  • Tracer la même route sur chaque appli, comparer :
    • Lisibilité.
    • Facilité pour placer et modifier des waypoints.
    • Accès rapide aux infos de sonde, feux, balisage.

3. Préparer le mode offline

  • Télécharger toutes les cartes nécessaires avant le départ.
  • Vérifier que les cartes s’affichent bien en coupant totalement le Wi-Fi et la 4G.
  • Télécharger un ou deux jeux de fichiers GRIB sur votre trajet.

4. Vérifier l’alimentation et la protection

  • Avez-vous :
    • Un câble de charge dédié pour la tablette, qui reste à bord ?
    • Une protection pluie / éclaboussures acceptable (housse, support abrité) ?
    • Un moyen de la fixer pour éviter qu’elle ne vole au premier coup de gîte ?

5. Organiser la redondance

  • Installer la même appli sur un second appareil si la licence le permet.
  • Avoir au minimum :
    • Traceur fixe + tablette ou
    • Tablette + téléphone + carte papier pour les zones sensibles.

6. Se donner des règles d’utilisation

  • Décider à l’avance :
    • Qui gère la tablette en navigation ? (un responsable, pas quatre doigts sur l’écran).
    • À quels moments on fait un point croisé avec la carte papier.
    • Dans quels cas on ne suit pas le routage proposé (vent au-dessus d’une certaine force, équipage fatigué, nuit noire, etc.).

Un logiciel de navigation bien choisi et bien utilisé ne remplace ni le bon sens ni l’œil du marin, mais il fait gagner du temps, de la sécurité et beaucoup de sérénité à bord. Prenez le temps de le dompter au port, pour qu’en mer il devienne un allié discret, et pas un jouet lumineux qui détourne les yeux de l’horizon.