Première croisière à la voile en Méditerranée : beaucoup en rêvent, et beaucoup se font un peu peur en voyant les vidéos de ports bondés, d’amarres en vrac et de coups de vent d’été. La réalité, c’est que bien préparée, une croisière en Méditerranée est plus simple qu’on ne l’imagine… et surtout beaucoup plus agréable.
Voici ce que j’aurais aimé qu’on me donne avant ma première saison de convoyage en Méditerranée : des astuces concrètes, pas de blabla, pour profiter vraiment du bateau plutôt que de courir après les problèmes.
Choisir la bonne zone et la bonne période
Avant de parler manœuvres et check-lists, le point qui change tout, c’est le choix du terrain de jeu et du calendrier.
Pour une première croisière à la voile en Méditerranée, privilégiez :
- Des navigations courtes : 10 à 20 milles entre deux étapes, c’est parfait. Ça laisse le temps de profiter du mouillage sans faire des journées de 9 heures de nav.
- Des zones abritées : golfe de Saint-Tropez, Porquerolles/Port-Cros, Kornati en Croatie, golfe Saronique en Grèce, Baléares (hors plein août).
- Des ports “école” : mieux vaut un port bien équipé et maniable qu’un petit port de carte postale où l’on se met en vrac au moindre coup de vent.
Côté période :
- Mai–juin : souvent le meilleur compromis. Moins de monde, tarifs de location plus doux, chaleur supportable, vent plus régulier.
- Septembre–début octobre : eau chaude, météo encore stable, ambiance plus calme à terre.
- Juillet–août : faisable, bien sûr, mais préparez-vous à la foule, aux ports complets dès le milieu d’après-midi et aux restaurants plein tarif.
Anecdote : en août, j’ai vu un équipage arriver à Porquerolles à 18h en espérant “trouver une petite place au mouillage pas trop loin du village”. Ils ont fini ancrés au large, serrés, stressés, et avec l’annexe dans un clapot désagréable. La même croisière début juin aurait été une balade.
Bien choisir son bateau de location
Deux erreurs classiques sur une première croisière en Méditerranée :
- Prendre un bateau trop grand “pour être à l’aise”.
- Regarder uniquement le prix de la semaine.
Quelques repères simples :
- Taille : pour 4 à 6 personnes, un 35 à 40 pieds est largement suffisant. Au-delà, la manœuvre en port (avec vent de travers et pontons serrés) devient nettement plus stressante pour un débutant.
- Monocoque ou catamaran :
- Le catamaran est très confortable au mouillage, mais plus encombrant et sensible au vent en manœuvre.
- Le monocoque est souvent plus facile à “placer” en marche arrière, demande un peu moins d’anticipation en port.
- Équipement indispensable en Méditerranée :
- Bimini ou auvent de cockpit solide.
- Guindeau électrique en bon état (faites-le tester à la prise en main).
- Annexe + moteur correct (pas un 2 CV asthmatique si vous mouillez loin).
- Bonne réserve d’eau (au moins 2 x 200 L pour un petit équipage).
Au check-in, ne vous laissez pas impressionner par la vitesse du technicien de la base. Prenez vraiment le temps de vérifier :
- Que l’ancre principale et sa chaîne descendent et remontent sans point dur.
- Que la longueur de chaîne est suffisante (au moins 50 m, 60 m c’est mieux).
- Que les pare-battages sont en nombre suffisant (8 minimum sur un 35–40 pieds).
- Qu’il y a bien une gaffe longue et solide pour les pendilles et les appuis de quai.
Une demi-heure de contrôle sérieux vous évitera souvent une demi-journée de galère plus tard.
Construire un itinéraire réaliste (et agréable)
L’erreur typique de la première croisière : vouloir “tout voir”. En Méditerranée, le plaisir est souvent au mouillage, pas forcément en multipliant les milles.
Quelques principes simples pour bâtir votre itinéraire :
- 1 navigation par jour, maximum.
- 3 à 5 heures de nav par jour, pas plus pour un équipage débutant.
- Alterner :
- une journée plutôt port (eau, courses, promenade, restau),
- puis une journée 100 % mouillage (baignade, paddle, snorkeling, annexe).
- Prévoir 1 journée “joker” dans la semaine pour :
- rester au mouillage parce qu’on est bien,
- ou attendre qu’un coup de vent d’ouest/est passe.
Sur la carte, un itinéraire de 100 milles dans la semaine a l’air raisonnable. Sur l’eau, avec les retards de départ, les manœuvres de port, les baignades improvisées et le vent qui se lève plus tard que prévu, ça devient vite sportif.
Mon conseil : faites un plan A optimiste, un plan B plus court, et dites-vous clairement que vous serez déjà contents si vous faites le plan B confortablement.
Comprendre le “rythme du vent” en Méditerranée
La Méditerranée, ce n’est pas l’Atlantique : ici, le vent thermique joue souvent le rôle principal, surtout l’été.
Schéma typique d’une journée d’été :
- Matin : petit vent, parfois calme plat.
- Fin de matinée / début d’après-midi : le thermique se met en place, 10–15 nœuds établis.
- Fin d’après-midi : le thermique peut se renforcer un peu, puis retomber en soirée.
Conséquence : si vous prévoyez de “profiter du vent” en partant à 8h du matin, vous risquez de faire 4 heures au moteur. En revanche, partir vers 11h–12h permet souvent de naviguer sous voiles.
Mais attention :
- Les effets de cap et de relief peuvent accélérer fortement le vent (ex : autour des îles, dans les passes, au débouché de certains golfes).
- Les orages d’été peuvent provoquer des grains violents et très localisés : ciel qui noircit vite, rafales, pluie intense pendant 30 minutes.
Routine météo minimale pour une première croisière :
- Un point météo la veille au soir pour le lendemain (sites locaux + bulletin VHF).
- Un point météo le matin avant de lever l’ancre.
- Une veille visuelle régulière : ciel, houle, lignes de grains au large.
En Méditerranée, les coups de vent sont souvent annoncés. Ceux qui se font surprendre sont surtout ceux qui ne regardent rien.
Préparer ses bagages intelligemment
Sur un voilier, trop charger est presque toujours une mauvaise idée, surtout en Méditerranée où on vit dehors 80 % du temps.
À éviter absolument :
- Les valises rigides (impossibles à ranger, prennent la place de la couchette).
- Les collections de chaussures (une paire de chaussures bateau + des tongs suffisent souvent).
- Les vêtements “au cas où” que vous ne porterez jamais.
Base vestimentaire pour une semaine d’été :
- 2 shorts + 1 short qui ne craint rien pour la manœuvre.
- 3–4 tee-shirts techniques ou qui sèchent vite.
- 1 polaire légère + 1 coupe-vent.
- Maillots de bain (2 minimum).
- Casquette + chapeau (et un lien pour ne pas les voir s’envoler au premier empannage).
Côté “petit matériel” vraiment utile :
- Lunettes de soleil polarisantes avec cordon.
- Crème solaire en stick pour le visage + crème classique.
- Sac étanche (pour téléphone, papiers, appareil photo dans l’annexe).
- Pharmacie personnelle : anti-nausée, pansements, désinfectant, traitement habituel.
Un mot sur le mal de mer : en Méditerranée, il peut frapper même sur des navigations courtes, surtout par mer croisée. Anticipez les traitements (préventifs, avant d’être malade) pour les plus sensibles de l’équipage.
Organiser l’équipage pour éviter les tensions
Une croisière, même sous le soleil, peut vite tourner à la cohabitation forcée si chacun ne sait pas trop ce qu’il doit faire.
Quelques règles simples qui fonctionnent bien :
- Un seul skipper clairement identifié, même si d’autres ont un peu d’expérience.
- Deux ou trois rôles principaux définis :
- Un “responsable manœuvres” (avant du bateau, mouillage, pendilles).
- Un “responsable intendance” (courses, gestion des repas, inventaire eau/gaz).
- Un “second” qui relaie le skipper si nécessaire.
- Des équipes tournantes pour la vaisselle, la cuisine, le rangement.
Avant de quitter le quai le premier jour, prenez 20 minutes pour :
- Faire un tour sécurité avec tout le monde : gilets, VHF, extincteurs, radeau de survie, lignes de vie.
- Expliquer la procédure de départ de mouillage et de prise de coffre ou pendille.
- Donner la règle de base : “Pendant les manœuvres, un seul parle (le skipper), les autres écoutent et exécutent”.
Cela peut paraître rigide pour des vacances, mais en réalité ça détend tout le monde : moins de cris, moins d’improvisation, moins de frayeurs inutiles.
Manœuvres clés en Méditerranée : ce qu’il faut vraiment maîtriser
Vous n’avez pas besoin d’être un champion de régate pour profiter de votre première croisière en Méditerranée. En revanche, trois manœuvres méritent d’être préparées sérieusement :
Le mouillage “propre”
En Méditerranée, on mouille souvent sur fond de sable, plus rarement sur vase ou herbiers (Posidonie). Quelques règles simples :
- Viser le sable clair (et éviter au maximum les herbiers protégés).
- Laisser au minimum 4 à 5 fois la hauteur d’eau en chaîne (6 fois s’il y a un peu d’air).
- Bien mettre en traction : reculer doucement au moteur pour enfoncer l’ancre avant de se déclarer “mouillés”.
- Prendre un alignement visuel à terre pour vérifier qu’on ne chasse pas.
Anecdote classique : l’équipage qui “jette” 25 m de chaîne dans 8 m d’eau “parce qu’il fait beau, ça ira” et se retrouve à 2h du matin collé à son voisin de mouillage après un thermique qui se renforce.
La marche arrière au port
En Méditerranée, on rentre souvent au port en marche arrière, cul à quai.
À travailler ou au moins à comprendre avant de partir :
- Effet de pas de l’hélice : le bateau ne recule pas droit tant qu’on n’a pas un peu de vitesse.
- Rôle du barreur : regarder souvent devant (pas en permanence la marche arrière), anticiper le vent de travers.
- Placement des pare-battages à la bonne hauteur pour le quai visé (souvent bas, pour les pontons béton).
Astuce : si le vent de travers est fort, n’hésitez pas à rentrer au port avec un peu plus de vitesse que votre zone de confort, mais en gardant la main sur la marche avant pour freiner net si besoin. Le bateau se pilote mieux quand il avance ou recule franchement que quand il hésite.
Pendilles, coffres et appuis de quai
Chaque port méditerranéen a ses petites habitudes, mais l’idée reste la même : le bateau est tenu par l’avant (pendille ou corps-mort) et par l’arrière (amarres sur le quai).
Pour une prise de place sereine :
- Préparez à l’avance :
- Deux amarres arrière, prêtes sur les taquets.
- Pare-battages des deux côtés.
- Une gaffe à l’avant pour attraper la pendille ou le coffre.
- Briefez l’équipage sur qui fait quoi avant d’entrer dans le port.
- Prévenez la capitainerie à la VHF, écoutez les consignes… et n’hésitez pas à demander de l’aide si nécessaire.
En une semaine, vous verrez de tout : le bateau qui entre en marche arrière à 4 nœuds sans pare-battages, celui qui recule aussi lentement qu’un escargot et se fait balayer par le vent, et de temps en temps un équipage qui a juste pris 5 minutes pour se préparer et qui fait ça dans le calme. Visez cette troisième catégorie.
Gérer l’eau, l’électricité et la chaleur
Sur un voilier de location en Méditerranée, les vraies ressources limitées ne sont pas la vitesse ou le confort, mais :
- L’eau douce.
- Les batteries.
- Le stock de glace / froid pour l’avitaillement.
Pour l’eau :
- Douche de bord courte : se mouiller, couper l’eau, se savonner, rincer.
- Plutôt 2 ravitaillements en eau dans la semaine qu’un seul “gros plein” en milieu de croisière.
- Lavages de vaisselle à l’eau de mer + rinçage rapide à l’eau douce quand c’est possible.
Pour l’électricité :
- Limiter la recharge des téléphones et gadgets (pas besoin de 100 % de batterie pour tout le monde en permanence).
- Préférer un usage modéré du frigo (ne pas l’ouvrir toutes les 5 minutes).
- Si possible, louer un bateau avec panneau solaire : énorme différence sur l’autonomie au mouillage.
Pour la chaleur :
- Bien aérer le matin et le soir (ouvertures en sécurité, moustiquaires si possible).
- Privilégier le cockpit et le pont pour les siestes, plutôt que l’intérieur transformé en four.
- Boire beaucoup, même si on ne “sent” pas la soif avec la brise.
Une check-list simple avant le grand départ
Pour terminer, voici une check-list synthétique à passer en revue quelques jours avant de lever les amarres pour votre première croisière méditerranéenne :
- Avant de réserver :
- Zone de navigation choisie avec des étapes courtes et abritées.
- Période adaptée à votre tolérance au monde et à la chaleur.
- Taille de bateau cohérente avec votre expérience.
- Un mois avant :
- Réservation du bateau et des transferts (avion, voiture, ferry…).
- Brief rapide de l’équipage sur le programme et les rôles.
- Liste de bagages partagée (ce qu’on prend, ce qu’on ne prend pas).
- Une semaine avant :
- Première ébauche d’itinéraire plan A / plan B.
- Vérification des documents : permis, assurances, cartes bancaires, papiers d’identité.
- Préparation de la pharmacie personnelle.
- Le jour de la prise en main :
- Contrôle sérieux du bateau (guindeau, moteur annexe, gréement courant, électronique).
- Tour sécurité avec l’équipage.
- Test de la manœuvre de mouillage avant la première nuit (même dans une baie facile).
Une croisière en Méditerranée n’est pas un examen. Si vous acceptez de réduire un peu les ambitions de distance, de prendre le temps de bien mouiller et de préparer vos manœuvres de port, vous verrez vite que la partie “stressante” se réduit comme peau de chagrin, et qu’il ne reste que le meilleur : nager dans une eau claire, arriver sous voiles dans une baie abritée, dîner dehors en regardant les feux d’ancrage danser au loin.
La préparation, ce n’est pas du temps perdu : c’est précisément ce qui vous permet, une fois sur l’eau, d’oublier la technique et de profiter vraiment de votre bateau.
