Cap Sailing

Les erreurs de navigation les plus fréquentes et comment les éviter lors d’une croisière côtière ou hauturière

Les erreurs de navigation les plus fréquentes et comment les éviter lors d’une croisière côtière ou hauturière

Les erreurs de navigation les plus fréquentes et comment les éviter lors d’une croisière côtière ou hauturière

En quinze ans de croisière côtière et hauturière, j’ai remarqué que les mêmes erreurs reviennent, quel que soit le niveau de l’équipage ou la taille du bateau. Ce ne sont pas forcément des grosses boulettes spectaculaires. Plutôt une accumulation de petits détails mal gérés, qui transforment une belle navigation en galère, voire en situation dangereuse.

Dans cet article, on va passer en revue les erreurs de navigation les plus fréquentes, en croisière côtière comme hauturière, et surtout comment les éviter avec des méthodes simples, reproductibles, que vous pouvez appliquer dès votre prochaine sortie.

Erreur : partir sans vraie préparation (météo, route, plan B)

La plupart des sorties qui tournent mal commençaient déjà mal… à la table à cartes.

Exemple vécu : départ de La Trinité pour la Galice sur un voilier de location, équipage pressé, météo « regardée vite fait » sur une appli. Résultat : 24 heures plus tard, on se retrouve au près dans 30 nœuds établis au lieu du petit flux annoncé, avec deux équipiers KO par le mal de mer. L’info météo était disponible, mais on n’a pas pris le temps de la lire correctement.

Les erreurs typiques :

  • Ne regarder qu’une seule source météo (souvent une appli grand public)
  • Ne pas intégrer le courant, les effets de côte, les caps exposés
  • Ne pas prévoir d’abris alternatifs si ça se gâte
  • Tracer une route « ligne droite » sans réfléchir aux zones à éviter
  • Pour éviter ça, je recommande un rituel de préparation simple :

  • Consulter au moins 2 sources météo : un modèle type GFS/ICON (Windy, par exemple) + un bulletin humain (Météo-France, CROSS, Navtex)
  • Identifier les passages clés : caps exposés, zones de trafic, rails, bancs de sable, zones de DST
  • Prévoir au moins 2 ports ou mouillages de repli sur la route
  • Tracer la route sur la carte papier, même si vous utilisez un traceur ou une tablette
  • Noter sur un papier accessible : horaires de marée, renverses de courant, heures estimées de passage des points clés
  • Ce quart d’heure de préparation évite beaucoup d’improvisations hasardeuses en mer.

    Erreur : croire que la météo annoncée sera « pile » celle que vous aurez

    Un GRIB ou un bulletin, ce n’est pas un contrat. C’est une tendance, avec une marge d’erreur souvent sous-estimée par les plaisanciers.

    Sur l’Atlantique, j’ai souvent constaté un écart de 5 à 10 nœuds de vent par rapport aux prévisions, surtout près des côtes ou des reliefs. En Méditerranée, le phénomène est encore plus marqué avec les vents locaux (mistral, tramontane, effets de cap).

    Les erreurs courantes :

  • Prendre la prévision comme une vérité absolue
  • Ne pas anticiper les rafales (un 20 nœuds établi peut donner 28-30 en rafales)
  • Partir « limite toilé » en se disant que « ça ne va pas monter plus »
  • Une règle simple que j’utilise avec mes stagiaires :

  • Ajouter systématiquement 5 nœuds à la prévision de vent moyen
  • Se demander : « Est-ce que je suis encore à l’aise si on prend +5 à +8 nœuds ? »
  • Adapter le plan de route pour éviter les caps ou zones exposées à ce moment-là
  • Si la réponse est non, c’est que la fenêtre n’est pas bonne ou que le bateau/équipage n’est pas préparé.

    Erreur : attendre trop longtemps pour réduire la toile

    C’est un classique : le vent monte, le bateau part au loffe, la barre devient lourde, l’équipage commence à tirer la langue… et on attend encore « un peu » avant de prendre un ris.

    Résultat : quand on s’y met enfin, la manœuvre est beaucoup plus physique, parfois dangereuse, surtout la nuit ou avec un équipage fatigué.

    Un exemple hauturier : départ de Madère vers les Açores, vent annoncé 15-20 nœuds, établi à 22-25 avec clapot croisé. On prend le premier ris tôt, puis le deuxième avant la tombée de la nuit. Le lendemain, 30 nœuds dans le pif, mais bateau déjà prêt, manœuvres minimisées.

    Mes principes simples pour ne pas se faire piéger :

  • Décider à l’avance des seuils de réduction (par exemple : ris 1 à 18 nœuds, ris 2 à 23, ris 3 à 28, à adapter au bateau)
  • Appliquer la règle : « Si on se pose la question de prendre un ris, c’est qu’il est temps de le prendre »
  • Anticiper les nuits : réduire un peu avant la nuit, surtout si le vent est instable
  • Un bateau un peu sous-toilé avance souvent mieux qu’un bateau surtoilé et mal équilibré. Et l’équipage y gagne beaucoup en confort.

    Erreur : négliger la fatigue et la gestion des quarts

    En hauturier, ce n’est pas le vent qui vous casse en premier, c’est la fatigue. Et même sur un long bord côtier de 12-15 heures, la vigilance s’effondre vite dès qu’on dépasse la journée « classique ».

    Les erreurs fréquentes :

  • Partir de nuit après une journée de boulot, sans vrai sommeil avant
  • Improviser les quarts (« on verra bien »)
  • Ne pas forcer les périodes de repos quand tout va bien
  • Laisser le skipper tout faire « parce qu’il connaît mieux le bateau »
  • Sur une transat ou un convoyage de plusieurs jours, j’utilise presque toujours le même schéma :

  • Quarts de 3 heures la nuit, 4 heures possibles le jour
  • Deux personnes éveillées la nuit si l’équipage le permet (un veilleur, un de repos « alerte »)
  • Des siestes imposées en journée aux membres d’équipage les plus actifs
  • En côtier long (nuit partielle) :

  • Essayer de dormir 2-3 heures avant le départ de nuit
  • Prévoir au moins un vrai créneau de repos pour celui qui gère les manœuvres clés (départ, arrivée, atterrissage)
  • Un équipage fatigué multiplie les erreurs de navigation, les oublis de veille, les mauvaises réactions face aux imprévus. La gestion du sommeil fait partie intégrante de la sécurité.

    Erreur : se reposer uniquement sur le GPS et la tablette

    Le GPS et les applis de navigation sont des outils fantastiques. Mais ils créent une autre erreur : la perte de la conscience de la situation.

    Cas typique en Bretagne sud : skipper collé à sa tablette, route rose bien tracée… mais pas de regard dehors. Résultat : bouée cardinale latérale mal identifiée, caillou à 20 mètres, et frayeur inutile alors qu’une simple veille visuelle aurait suffi pour s’écarter.

    Les dérives fréquentes :

  • Suivre la route GPS comme un rail, sans intégrer le courant ni le vent
  • Oublier de comparer la carte numérique à la carte papier
  • Fixer l’écran et négliger la veille à 360°
  • Quelques réflexes à adopter :

  • Garder en permanence une estimation mentale de sa position (cap compas, distance parcourue, points remarquables)
  • Faire régulièrement le lien « dehors / dedans » : ce que je vois sur l’eau, je le retrouve sur la carte
  • Noter une position sur la carte papier toutes les heures en côtier, toutes les 2-3 heures en hauturier
  • Ne jamais suivre une route qui passe « au ras » d’un danger isolé, même si le GPS est précis à 3 mètres
  • Le jour où la tablette plante ou que le traceur rend l’âme, vous devez être capable de continuer sans stress avec une carte papier et un compas.

    Erreur : mal gérer le mouillage (longueur de chaîne, tenue, zone d’évitage)

    Beaucoup de frayeurs et de nuits blanches viennent d’un mouillage bâclé. Là encore, les mêmes erreurs reviennent :

  • Pas assez de longueur de chaîne (ou de câblot)
  • Choix de fond discutable (herbier, dalle rocheuse lisse)
  • Mouillage posé trop près des voisins, surtout avec des longueurs différentes
  • Contrôle de la tenue insuffisant
  • Exemple en Méditerranée : mouillage par 8 mètres d’eau, 20 nœuds de vent, 25 mètres de chaîne dehors, voisin avec 40 mètres… Quand le vent a tourné, les bateaux se sont retrouvés très proches, tout simplement parce qu’ils ne décrivaient pas le même cercle d’évitage.

    Mes repères pratiques pour un mouillage sérieux :

  • Longueur minimale : 3 fois la hauteur d’eau en chaîne par beau temps, 5 fois dès que ça forcit, plus si possible
  • Poser l’ancre avec le bateau à l’arrêt en marche arrière douce, pas en la laissant filer à fond
  • Tester la tenue en marche arrière franche (2000 tours sur un inboard diesel, par exemple), pas juste un petit coup de gaz timide
  • Repérer des alignements à terre pour vérifier si le bateau chasse
  • Éviter les fonds mixtes douteux (tâches de roche dans du sable) quand il y a de la place ailleurs
  • Un bon mouillage n’est pas celui qui vous semble parfait au moment où vous coupez le moteur. C’est celui qui reste bon quand le vent tourne de 30 à 60 degrés et prend 5 à 10 nœuds dans la nuit.

    Erreur : sous-estimer les manœuvres de port (vent, courant, place du bateau)

    Beaucoup de skippers sont tendus à l’idée d’affronter un coup de vent au large… mais négligent totalement la manœuvre d’arrivée au port, qui cause bien plus de dégâts matériels chaque saison.

    Les erreurs classiques :

  • Arriver au port sans avoir observé le vent et le courant
  • Ne pas préparer les pare-battages et amarres à l’avance, à la bonne hauteur
  • Ne pas expliquer clairement le plan de manœuvre à l’équipage
  • Entrer trop vite, « pour garder de la manœuvrabilité »… et ne plus avoir de marge d’erreur
  • Ma méthode simple en approche de port :

  • Avant l’entrée : vérifier le plan sur l’almanach ou le guide, et l’orientation des pontons
  • Observer : direction et force du vent, possible courant (embouchure de rivière, marée…)
  • Préparer : pare-battages des deux côtés si possible, amarres avant, arrière et éventuellement spring déjà tournées
  • Briefer l’équipage : qui fait quoi, dans quel ordre, quels aussières on crochera en premier
  • Entrer lentement, en gardant de la puissance disponible pour corriger, mais sans se mettre dans la zone rouge
  • Un point important : ne pas hésiter à renoncer ou à recommencer une manœuvre de port. Mieux vaut un demi-tour propre qu’un accostage « coûte que coûte » qui finit sur un autre bateau ou un quai.

    Erreur : négliger la communication et la répartition des rôles

    Sur un voilier, les problèmes viennent rarement d’une seule personne qui « fait mal ». Ils viennent plutôt d’un équipage qui ne sait pas qui fait quoi, quand, et comment.

    Exemple typique : prise de ris dans 25 nœuds, tout le monde tire sur quelque chose, personne ne surveille vraiment la tension dans la grand-voile, une latte coince, un mousqueton casse. L’énergie est mise au mauvais endroit, au mauvais moment.

    Pour limiter ça, je recommande de systématiser quelques habitudes :

  • Avant chaque manœuvre importante (départ, arrivée, prise de ris, envoi de spi) : expliquer le plan, même rapidement
  • Attribuer clairement les rôles : barre, écoute de génois, drisse de GV, pied de mât, etc.
  • Utiliser des mots simples, toujours les mêmes : « choquer », « border », « lâcher », « reprendre »
  • Encourager les questions : un équipier qui n’a pas compris doit le dire
  • Une bonne manœuvre, ce n’est pas une manœuvre rapide. C’est une manœuvre fluide, sans cris, où chacun sait ce qu’il doit faire à son poste.

    Erreur : oublier les scénarios « panne » (moteur, pilote, électricité)

    La plupart des équipages ne se posent la question « Et si le moteur s’arrêtait maintenant ? » qu’au moment où… il s’arrête.

    Exemples vécus :

  • Panne moteur au moment d’entrer dans un port resserré par vent de travers
  • Pilote automatique en rade de nuit, sous spi, avec un équipage peu habitué à la barre
  • Batteries à plat après une nuit de mouillage ventilateur + frigo + lumière
  • La prévention, ici, c’est d’abord une routine :

  • Check moteur systématique avant un départ : huile, eau, courroies, gasoil, décantation
  • Surveillance de la conso électrique : ce qui entre (panneaux, alternateur) / ce qui sort
  • Plan B de barre : au moins 2 personnes capables de barrer correctement, surtout de nuit
  • Et ensuite, un peu d’anticipation :

  • Se demander régulièrement : « Si le moteur tombe maintenant, qu’est-ce que je fais ? »
  • Entrer au port avec les voiles prêtes à l’emploi tant que c’est possible
  • En hauturier : toujours conserver une marge de sécurité en carburant (au moins 30 % de réserve réelle)
  • Plus vous avez réfléchi calmement au scénario « panne » avant qu’il ne se produise, plus vous serez efficace quand ça arrivera vraiment.

    Erreur : surestimer ses capacités (skipper, équipage, bateau)

    Dernier point, et pas le moins important : savoir dire non. Non à un départ trop ambitieux, non à un timing trop serré, non à un programme de croisière taillé pour un bateau de régate avec équipage pro.

    Les signaux d’alerte que je vois souvent :

  • Itinéraire très ambitieux pour la durée disponible
  • Navigation de nuit prévue avec un équipage qui n’a jamais fait de quart
  • Bateau lourdement chargé, inspection technique minimale, mais programme « hauturier »
  • Quelques règles de bon sens que j’applique pour mes propres croisières :

  • En famille ou avec débutants : réduire de 30 à 40 % les distances prévues par rapport à un équipage entraîné
  • Garder au moins un jour de marge dans une semaine de croisière pour gérer un coup de vent ou un retard
  • Adapter le programme au plus fragile du bord (moins expérimenté, plus vite fatigué, plus sujet au mal de mer)
  • Un skipper prudent n’est pas un skipper peureux. C’est un skipper qui veut naviguer longtemps, souvent, en prenant du plaisir. Et ça commence par éviter les erreurs les plus courantes… avant même de larguer les amarres.

    Quitter la version mobile