Le permis hauturier, sur le papier, c’est “juste” du calcul et de la carte. En réalité, c’est surtout une manière d’apprendre à réfléchir comme un navigateur : poser le problème, organiser les infos, tracer proprement, vérifier. La bonne nouvelle, c’est que ça se travaille très bien… à condition d’avoir une méthode.
Ce qu’on attend de vous le jour de l’examen
Avant de parler d’exercices, rappelons ce que l’examinateur veut voir sur votre carte :
- Une méthode claire : vous savez par où commencer, et dans quel ordre enchaîner les opérations.
- Une carte lisible : tracés propres, symboles cohérents, peu (ou pas) de ratures.
- Des résultats cohérents : un cap qui “tient la route”, une heure d’arrivée crédible, un point estimé dans la bonne zone.
- Une gestion du temps : vous ne restez pas bloqué 20 minutes sur un calcul de dérive.
Vous n’avez pas besoin d’être un génie des maths. Vous devez surtout savoir répéter toujours la même routine fiable. Le but de cet article : transformer ces exercices parfois abstraits en une méthode simple, avec des exemples et des automatismes à mettre en place.
Le cahier de bord de base : les données à extraire en premier
Dans 90 % des sujets, vous retrouvez toujours les mêmes ingrédients :
- Un ou plusieurs points de départ (ports, bouées, caps).
- Une heure de départ ou de passage.
- Une vitesse (souvent en nœuds).
- Des relèvements ou distances à des amers.
- Un courant (direction + intensité).
- Des questions marée (hauteurs d’eau, heures de passage possibles).
Avant même de sortir le compas, prenez l’habitude de faire un mini “cahier de données” au crayon dans un coin de la carte ou sur une feuille :
- Heure départ : …
- Vitesse propre (Vp) : … nd
- Courant : dir …°, intensité … nd
- Cap suivi / à chercher : …
- Distances clés : … NM
Ce réflexe vous évite l’erreur classique : chercher une information dans l’énoncé à chaque calcul, en perdant du temps… et en se trompant de ligne.
Exercice type : tracer une route et trouver le cap compas
C’est l’exercice “de base” qui revient partout. L’idée : vous savez d’où vous partez, où vous voulez aller, à quelle vitesse, et éventuellement quel courant vous subissez.
Objectif : trouver le cap compas (Cc), la durée de navigation, puis parfois l’heure d’arrivée.
La méthode, à appliquer toujours dans le même ordre :
- Tracer la route vraie (Rv) :
- Placez votre point de départ.
- Placez votre point d’arrivée (ou la marque intermédiaire).
- Tracez la ligne droite entre les deux avec la règle de navigation.
- Mesurez la route vraie à l’aide du bord de la règle sur la rose principale de la carte.
- Calculer la distance :
- Avec le compas à pointes sèches sur l’échelle de latitude (côté vertical de la carte).
- Notez la distance en milles nautiques.
- Calculer la durée :
- Formule : temps (h) = distance (NM) / vitesse (nd).
- Transformez ensuite en heures + minutes.
- Appliquer les corrections de cap :
- De la route vraie au cap compas : Rv → cap vrai (Cv) → cap compas (Cc).
- Vous utilisez la déclinaison (variation) et la déviation données dans le sujet.
Exemple concret :
- Route mesurée : Rv = 215°.
- Distance = 12 NM.
- Vitesse = 6 nd.
- Temps = 12 / 6 = 2 h.
- Variation : +3° (Est), déviation : -2°.
On applique la méthode “Var Est, compas en reste” (et inversement) :
- Cv = Rv + Var = 215 + 3 = 218°.
- Cc = Cv + Dev = 218 + (-2) = 216°.
Ce qui vous donne : Cap compas à suivre : 216°, pendant 2 h.
À l’examen, notez clairement chaque étape. L’examinateur veut voir que vous savez où vous mettez les pieds, pas seulement le résultat final.
Exercices de point estimé : où suis-je vraiment ?
C’est là que les candidats se mélangent souvent les pinceaux. Le principe : vous partez d’un point A, vous suivez un cap et une vitesse pendant un certain temps, avec éventuellement un courant. On vous demande votre position estimée à une heure donnée.
Sans courant : la ligne directe
Cas simple, sans courant :
- Vous partez du point A à 10h00.
- Cap vrai 180°, vitesse 5 nd.
- On vous demande votre position à 11h12.
Étapes :
- Calculer le temps de navigation :
- De 10h00 à 11h12 = 1 h 12 min = 1,2 h.
- Calculer la distance parcourue :
- D = V × t = 5 × 1,2 = 6 NM.
- Tracer à la carte :
- Depuis A, tracez le cap 180° (route vers le Sud).
- Reportez 6 NM avec le compas sur cette ligne.
- Le bout de ce segment est votre point estimé à 11h12.
Avec courant : le triangle des vitesses
C’est l’exercice que tout le monde redoute… alors qu’il est très mécanique une fois la méthode ancrée.
Les données classiques :
- Cap compas suivi : 140°, Vp = 6 nd (vitesse propre du bateau).
- Courant : 090° pour 2 nd.
- Temps : 1h30.
Objectif : trouver où vous êtes réellement par rapport à votre point de départ, c’est-à-dire la route fond (Rf) et la distance fond (Df).
Méthode sur la carte :
- Étape 1 : tracer la vitesse propre
- Depuis le point de départ, tracez un segment dans la direction du cap vrai (pas compas) sur une longueur proportionnelle à la distance théorique parcourue sans courant.
- Ici : temps = 1,5 h, Dp = 6 × 1,5 = 9 NM.
- Étape 2 : tracer le courant
- Sur un coin de la carte (zone dégagée), tracez une ligne dans la direction du courant (090°) de longueur : Dcourant = 2 × 1,5 = 3 NM.
- Étape 3 : construire le triangle
- Reprenez ce vecteur courant (3 NM vers 090°) et reportez-le à partir de l’extrémité du segment “vitesse propre”.
- Reliez ensuite le point de départ à l’extrémité du courant : ce segment représente votre route fond.
- Étape 4 : lire les résultats
- Mesurez l’angle de ce segment sur la rose : c’est la Rf.
- Mesurez sa longueur en NM : c’est la Df.
Astuce : faites toujours le même schéma “bateau → vitesse propre → courant → route fond”. Ne changez jamais votre convention, sinon vous vous embrouillerez le jour J.
Exercices de relèvements : le point par croisement
Ici, l’examen cherche à vérifier que vous savez utiliser les amers et le compas pour vous positionner. Deux cas classiques :
- Deux relèvements simultanés (ou quasi simultanés).
- Un relèvement + une distance (sondeur, radar, distance à une bouée).
Deux relèvements simultanés
Données typiques :
- À 10h20, vous relevez le phare A au 045° compas.
- À 10h20, vous relevez le clocher B au 310° compas.
- Variation et déviation sont données.
Étapes :
- Corriger les relèvements compas en relèvements vrais (inverse des corrections de cap).
- Tracer les droites de position :
- Un relèvement vrai est une droite passant par l’amer, perpendiculaire à la direction indiquée depuis le bateau.
- Plus simple : depuis l’amer, tracez la ligne opposée au relèvement (relèvement + 180°).
- Intersection des deux droites = votre point à 10h20.
Exemple : si vous relevez le phare au 045° vrai, cela signifie que, depuis le bateau, le phare est au 045°. Donc, depuis le phare, le bateau est situé sur la direction 225° (045 + 180). Vous tracez 225° depuis le phare : la droite de position est là.
Un relèvement + une distance
Très classique aussi :
- Relèvement vrai d’un amer : 132°.
- Distance à cet amer : 4,5 NM (par radar ou donnée dans l’énoncé).
Méthode :
- Tracez la droite de position correspondant au relèvement.
- Avec le compas, tracez un cercle de distance (rayon 4,5 NM) centré sur l’amer.
- Votre position est à l’intersection de la droite et du cercle.
À l’examen, soignez le tracé du cercle : plus vous êtes précis, plus vos réponses de coordonnées seront justes.
Exercices de marée et de hauteur d’eau
La partie marée du permis hauturier fait peur à certains, mais reste très cadrée. On vous demande généralement :
- La hauteur d’eau à une heure donnée.
- L’heure possible de passage sur un haut-fond (tirant d’eau + marge de sécurité).
- La profondeur minimale disponible sur un créneau horaire.
La méthode en 4 étapes :
- Identifier le port de référence et la page d’annuaire.
- Lire les hauteurs d’eau et heures de PM/BM pour la journée.
- Interpoler la hauteur d’eau à l’instant voulu (règle des douzièmes ou interpolation linéaire selon le sujet).
- Ajouter ou enlever le sonde de la carte, puis vérifier par rapport à votre tirant d’eau.
Exemple simple :
- Hauteur d’eau à la PM : 8,0 m à 14h00.
- Hauteur d’eau à la BM : 2,0 m à 20h00.
- On veut la hauteur à 17h00.
Entre 14h et 20h : marnage de 6 m en 6 h.
À 17h00, on est 3 h après la PM, donc à mi-marée descendante. Si on utilise la règle des douzièmes (2-3-3-2-1-1) :
- Perte totale de 6 m en 6 h.
- Répartition : 1er h : 1/12, 2e h : 2/12, 3e h : 3/12, etc. selon la méthode choisie par l’énoncé.
L’essentiel à l’examen : montrer que vous savez organiser le calcul (tableau propre, étapes claires). Même si vous perdez quelques centimètres, vous aurez des points.
Organisation pratique : comment s’entraîner efficacement
La plupart des candidats ratent le permis hauturier non pas parce qu’ils ne comprennent pas la navigation à la carte, mais parce qu’ils sont mal organisés dans leur entraînement.
Voici une routine simple que j’utilise en stage :
- Sessions courtes et ciblées :
- Plutôt 5 × 30 minutes dans la semaine qu’une seule séance de 3 h le dimanche.
- Une séance = un type d’exercice (cap/distance, relèvements, courant, marée…).
- Révision des bases avant la carte :
- Faites quelques calculs “à sec” sur feuille (D = V × t, conversions d’angles, corrections de cap).
- Objectif : automatiser ces petites opérations pour ne pas bloquer dessus.
- S’entraîner au propre :
- Tracez comme à l’examen : règle Cras, compas, crayon bien taillé, peu de gommes.
- Notez vos résultats de manière lisible, avec les unités.
- Chronométrer certains exercices :
- Sans stresser, mais pour voir où vous perdez du temps.
- Cible : un sujet complet en 1h30–1h45 en fin de préparation.
Les erreurs qui coûtent des points (et comment les éviter)
Après des années à voir passer des candidats, on retrouve toujours les mêmes pièges :
- Oublier les unités :
- Distances sans “NM”, vitesses sans “nd”, temps mal convertis.
- Solution : écrivez toujours la formule avant de calculer (D = V × t, t = D / V…).
- Confondre cap compas / cap vrai / route vraie :
- On mélange les corrections, on “corrige dans le mauvais sens”.
- Solution : apprenez une phrase simple, et tenez-vous-y : “Var Est, compas en reste”. Faites toujours un petit schéma.
- Négliger la précision du tracé :
- Traits épais, ratures, gommes, compas mal réglé → erreurs de 0,5 à 1 NM faciles.
- Solution : crayon bien taillé, traits fins, code couleurs si autorisé (vitesse propre en une couleur, courant en une autre).
- Ne pas vérifier la cohérence :
- Un cap qui part vers le nord alors que la destination est clairement au sud….
- Solution : après chaque réponse, demandez-vous : “Est-ce que ça a un sens sur la carte ?”
Une check-list pour vos exercices de navigation à la carte
À utiliser aussi bien en entraînement qu’à l’examen :
- Lire l’énoncé sans crayon une première fois.
- Relire en notant toutes les données chiffrées dans un tableau (heure, Vp, courant, Var, Dev…).
- Identifier le type d’exercice pour chaque question :
- Route/cap ?
- Point estimé ?
- Relèvements ?
- Marée ?
- Tracer toujours dans le même ordre :
- Points fixes (ports, amers).
- Routes vraies.
- Courants (triangle des vitesses si besoin).
- Droites de position.
- Noter chaque résultat avec unités et, si possible, au propre à côté de la carte.
- Faire un tour de contrôle final :
- Les heures sont-elles chronologiques ?
- Les caps vont-ils globalement dans la bonne direction ?
- Les hauteurs d’eau sont-elles réalistes ?
Et après l’examen… la vraie vie en mer
Ce permis hauturier est parfois vécu comme un passage obligé, un peu théorique. En réalité, vos heures passées à suer sur la carte vous serviront pour de vrai :
- Quand le GPS tombe en rade au large de Groix.
- Quand la tablette n’a plus de batterie en rentrant de nuit sur la côte espagnole.
- Quand vous devez estimer votre dérive dans le golfe du Lion avec 25 nœuds de mistral.
Les exercices que vous faites aujourd’hui, au calme sur la table du salon, sont les répétitions générales de ces moments-là. Plus votre méthode sera solide, plus vous aurez de marge pour gérer le reste : l’équipage, la météo, la fatigue.
Alors sortez la carte, le compas, la règle, et attaquez quelques sujets. Pas pour cocher une case administrative, mais pour vous donner un vrai niveau d’autonomie au large. Le permis, lui, suivra tout seul.
