Qu’est ce que le marnage et pourquoi il est essentiel pour préparer vos escales

Qu'est ce que le marnage et pourquoi il est essentiel pour préparer vos escales

On parle souvent des marées, moins du marnage. Pourtant, c’est lui qui décide si vous rentrez au port… ou si vous restez planté sur le sable jusqu’à la prochaine pleine mer. Si vous voulez préparer vos escales sans mauvaise surprise, le marnage doit devenir un réflexe, au même titre que la météo ou le niveau de gasoil.

Qu’est-ce que le marnage, concrètement ?

Le marnage, c’est simplement la différence de hauteur d’eau entre la pleine mer et la basse mer, pour une marée donnée.

Exemple simple :

  • Hauteur d’eau à la pleine mer : 8,2 m
  • Hauteur d’eau à la basse mer : 2,1 m
  • Marnage = 8,2 – 2,1 = 6,1 m

Ce chiffre, 6,1 m dans l’exemple, c’est tout sauf théorique :

  • Il dit combien l’eau va monter… puis redescendre.
  • Il conditionne l’heure à laquelle vous pouvez entrer dans un port à seuil, passer un haut-fond, ou rester à flot au mouillage.
  • Il influence aussi la force du courant (marnage fort = courants plus violents, en général).

En Manche ou en Atlantique nord, le marnage peut dépasser 10 m dans certains secteurs (baie du Mont-Saint-Michel, par exemple). En Méditerranée, il est souvent inférieur à 40 cm. La façon de naviguer, de mouiller et de planifier une escale n’a donc rien à voir d’une zone à l’autre.

Pourquoi le marnage est critique pour vos escales

Imaginons une scène très courante : arrivée dans un petit port breton après une belle journée de nav. Il y a un seuil, mais vous voyez un autre voilier à l’intérieur, tout va bien, non ?

Moins d’une heure après votre entrée, la marée a déjà bien baissé. Vous repartez le lendemain matin… mais à marée basse. Résultat : fond dur sous la quille, hélice dans le sable, et départ repoussé de 5 heures. C’est du vécu, et ça arrive chaque week-end d’été.

Dans 90 % des cas, le problème ne vient ni du bateau, ni du port, mais d’une sous-estimation du marnage. Voici en quoi il impacte directement vos escales.

Ports à seuil, écluses, rampes : le marnage décide de l’horaire

Dans de nombreux ports de l’Atlantique, l’accès est limité :

  • Par un seuil ou une porte (La Trinité, Bénodet, certains ports de la Ria d’Etel, etc.).
  • Par une écluse (Saint-Malo, plusieurs bassins en Bretagne nord et Normandie).
  • Par une passe peu profonde qui découvre presque entièrement à marée basse.

Le marnage, combiné à la hauteur du seuil ou du chenal, va déterminer :

  • À partir de quelle heure vous pouvez entrer ou sortir.
  • Jusqu’à quelle heure vous pourrez le faire.
  • Et si, oui ou non, vous aurez assez d’eau pour sortir avec votre tirant d’eau.

Exemple typique en croisière côtière :

  • Tirant d’eau du bateau : 1,80 m.
  • Seuil du port : cote -0,50 m (par rapport au zéro des cartes).
  • Vous voulez au minimum 0,50 m sous la quille.

Il vous faut donc :

  • Hauteur d’eau sur le seuil = 1,80 + 0,50 = 2,30 m au minimum.

Le marnage du jour (disons 6 m) vous dira à quelles heures la hauteur d’eau sera suffisante. Sans ce calcul, vous risquez :

  • De rester coincé dans le port…
  • Ou de taper le seuil à la sortie, hélice et safran en première ligne.

Mouillage : rester à flot à basse mer, ou s’échouer volontairement

Le marnage est encore plus crucial au mouillage. Là, il ne s’agit pas juste d’horaires, mais de savoir si vous aurez encore de l’eau sous la quille à basse mer.

Scénario très fréquent en Bretagne sud :

  • Arrivée au mouillage à mi-marée montante.
  • Vous lisez 3,50 m au sondeur.
  • Vous avez 1,70 m de tirant d’eau.
  • Tout semble confortable.

Problème : vous êtes arrivés avec la marée. À la basse mer de la nuit, le marnage est de 4,5 m. Si vous ne tenez pas compte de la marée, votre 3,50 m peut se transformer en… 1 m ou moins.

Résultat :

  • Soit vous vous retrouvez couchés sur le flanc, parfois dans un trou d’eau.
  • Soit le bateau pose sur un fond caillouteux, avec à la clé risques de casse sur la coque, la quille, ou le safran.

Échouer volontairement un dériveur ou un quillard renforcé, sur un fond sableux bien repéré, pourquoi pas. Laisser le bateau s’échouer faute de calcul de marnage, ce n’est plus une option maîtrisée, c’est une erreur de préparation.

Courants : quand le marnage accélère (ou freine) votre route

Le marnage n’agit pas que sur la hauteur d’eau. Plus le marnage est important, plus les volumes d’eau à brasser sont grands entre PM et BM. Résultat : des courants plus forts dans les passes, estuaires et zones resserrées.

Conséquences directes sur votre plan d’escale :

  • Risques de ne pas passer un raz ou un goulet (genre Raz de Sein, Fromveur, certains passages des îles anglo-normandes) si vous vous présentez trop tard dans la marée.
  • Arrivées au port ratées, avec du courant de travers dans une entrée étroite, quand la marée brasse fort.
  • Mouillages inconfortables ou rouleurs dans les estuaires : bascule de courant, clapot croisé, bateau qui tire fort sur la chaîne.

Pour une même zone, un coef de marée 40 et un coef 100 ne donnent pas du tout les mêmes conditions au mouillage ni en entrée de port. Le marnage associé au coefficient est donc à suivre de près si vous voulez des escales calmes… et des arrivées propres.

Les bons réflexes : comment intégrer le marnage dans votre préparation

Passons à la partie pratique. Comment s’en servir réellement, sans y passer des heures à la table à cartes ? Voici une méthode simple, utilisable sur n’importe quelle sortie côtière.

Étape 1 : repérer le marnage du jour dans votre zone

Sur les annuaires de marée, les applications ou les cartes électroniques, vous trouverez :

  • Heure et hauteur de la pleine mer.
  • Heure et hauteur de la basse mer.

Vous faites la différence : c’est le marnage. À répéter pour chaque marée (PM du matin, PM du soir, etc.). Commentez toujours ce que vous voyez :

  • Marnage faible (ex : 2 à 3 m) : conditions souvent plus tolérantes, mais attention aux seuils.
  • Marnage fort (ex : 6 à 10 m) : horaires d’accès resserrés, courants plus forts, gros marnage à prévoir au mouillage.

Notez aussi rapidement :

  • Le coefficient de marée.
  • Les heures de renverse des courants dans les passages clés.

Tout tient sur un coin de carnet, mais ces infos vont piloter le reste de vos décisions.

Étape 2 : vérifier l’accessibilité des ports et mouillages visés

Avant de partir, pour chaque escale ou plan B, posez-vous les questions suivantes :

  • Ce port ou ce mouillage est-il accessible à toute heure, quel que soit le marnage ?
  • Y a-t-il un seuil, une écluse, un chenal peu profond ?
  • À quelle heure de la marée vais-je arriver, en réalité ? (pas “vers 17 h”, mais “autour de la PM+1h”).

Ensuite, regardez les cartes et le guide côtier :

  • Profondeurs indiquées au zéro des cartes.
  • Nature des fonds (sable, vase, roches).
  • Remarques sur l’accès par marée basse (souvent précis dans les guides sérieux : “inaccessible par coefficient supérieur à 80”, etc.).

Vous éliminez alors d’office :

  • Les escales qui imposeraient un passage délicat à basse mer, avec fort marnage.
  • Les mouillages trop juste en profondeur à BM.

Étape 3 : calculer la hauteur d’eau minimale à votre mouillage

Au mouillage, la règle simple est :

  • Hauteur d’eau minimale à basse mer > tirant d’eau + marge de sécurité.

Marge de sécurité recommandée :

  • 0,5 m en zone bien connue, fond régulier, météo stable.
  • 1 m ou plus si fond incertain, houle, marnage fort ou imprécision possible du sondeur.

Exemple chiffré :

  • Tirant d’eau : 1,90 m.
  • Marge de sécurité choisie : 0,80 m.
  • Hauteur d’eau minimale requise à BM = 1,90 + 0,80 = 2,70 m.

Avec l’annuaire des marées, vous calculez la hauteur d’eau prévue à l’heure de basse mer sur votre zone. Vous comparez :

  • Si la hauteur prévue est > 2,70 m : vous restez à flot.
  • Si elle est < 2,70 m : soit vous changez de mouillage, soit vous acceptez un échouage (volontaire) si votre bateau et le fond le permettent.

Étape 4 : ajuster votre longueur de chaîne en fonction du marnage

Le marnage n’influe pas que sur la profondeur minimale, mais aussi sur la longueur de mouillage.

Si vous jetez l’ancre à mi-marée, avec 3 m d’eau sous la quille, sur un marnage de 6 m, la pleine mer vous mettra à 6 m d’eau de plus (environ 6 m de plus par rapport à la basse mer, à ajuster selon votre heure d’arrivée). Votre longueur de chaîne doit donc tenir compte :

  • De la profondeur actuelle.
  • De la profondeur à la pleine mer.
  • Du ratio à respecter (souvent 3 à 5 fois la hauteur d’eau, selon conditions et type d’ancre).

Check-list rapide au mouillage :

  • Vérifier l’heure de marée à l’arrivée (montante ou descendante ?).
  • Noter la profondeur actuelle lue au sondeur.
  • Estimer la profondeur à pleine mer et à basse mer.
  • Adapter la longueur de chaîne en pensant au maxi (pleine mer).

Étape 5 : anticiper vos horaires de départ et d’arrivée

Une escale bien préparée commence par un horaire réaliste, basé sur… le marnage.

Avant de larguer les amarres, définissez :

  • Plage horaire possible de départ (en fonction du niveau d’eau au port, du seuil ou des courants).
  • Plage horaire souhaitable d’arrivée (pas en plein courant de marée montante dans un chenal étroit, par exemple).

Puis, vous ajustez :

  • La durée de navigation estimée entre les deux.
  • Le fait de profiter ou non des courants (partir avec l’étale, ou légèrement avant la renverse, pour avoir le courant avec vous).

Le but n’est pas de se coller à un horaire “au quart d’heure près”, mais de viser la bonne partie de la marée : ni trop tôt, ni trop tard par rapport à ce que le marnage impose sur votre route.

Exemple réel : une escale ratée… et ce qu’on en tire

Convoyage d’un 11 m de location, tirant d’eau 2 m, en Bretagne sud. Objectif : entrer dans un petit port à seuil pour la nuit. Le skipper prévoit l’arrivée vers 19 h “large”.

Les faits :

  • Pleine mer à 16 h, marnage important (coef 95).
  • Arrivée réelle devant le port à 19 h 30, soit plus de 3 h après la PM.
  • Hauteur d’eau sur le seuil insuffisante : impossible de rentrer sans prendre le risque de talonner.

Résultat :

  • Option 1 : attendre la pleine mer suivante (vers 4 h du matin).
  • Option 2 : changer de destination et viser un port accessible à toute heure… de nuit, avec équipage fatigué.

Tout cela pour une erreur de base : avoir pensé en “heure d’arrivée civile” (19 h) au lieu de penser en “heure par rapport à la marée” (PM + 3 h 30 avec gros marnage).

Ce qu’on en tire comme méthode :

  • Traduire systématiquement l’horaire d’arrivée prévue en “position dans la marée” (PM – 2 h, PM + 1 h, BM – 3 h, etc.).
  • Se demander aussitôt : “À ce moment-là, avec ce marnage, aurai-je encore assez d’eau pour entrer ?”

Zones à fort marnage vs zones à marée faible : adapter ses habitudes

Entre Atlantique nord et Méditerranée, on change de monde. En Méditerranée, le marnage est faible, mais ce n’est pas une raison pour l’ignorer.

En zone à fort marnage :

  • Le calcul de hauteur d’eau et d’horaire d’escale est une routine obligatoire.
  • Beaucoup de ports et mouillages échouent ou découvrent partiellement.
  • Les courants peuvent rendre certains passages interdits à contre-marée pour un voilier de croisière.

En Méditerranée ou zones à marée faible :

  • Le marnage impacte peu la navigation quotidienne, mais il peut compter pour certaines marinas peu profondes ou passes ensablées.
  • On se soucie surtout de la météo, de la houle et du clapot plus que de la marée.

Si vous passez d’une zone à l’autre (par exemple, un équipier habitué à la Méditerranée qui découvre la côte nord bretonne), la principale adaptation à intégrer est : « ici, l’heure d’arrivée dépend des marées, pas seulement du planning ». Le marnage devient alors votre meilleur allié pour ne pas subir le terrain de jeu.

Transformer le marnage en réflexe de skipper

Au final, le marnage n’est pas un concept académique réservé aux cours de permis côtier. C’est un outil de décision quotidien pour :

  • Choisir vos escales en fonction de vos horaires réalistes.
  • Vérifier que vous resterez à flot au mouillage (ou décider de vous échouer en connaissance de cause).
  • Éviter les arrivées acrobatiques dans les ports à seuil et les passes courantes.
  • Mieux utiliser les courants pour gagner du temps sur l’eau.

La prochaine fois que vous tracez votre route, faites l’exercice :

  • Notez le marnage du jour.
  • Positionnez vos heures de départ et d’arrivée par rapport aux PM/BM.
  • Vérifiez pour chaque escale : “hauteur d’eau suffisante ? plage horaire correcte ?”

C’est ce petit effort de préparation qui fait la différence entre une croisière rythmée par les imprévus… et une navigation fluide, où vous choisissez vos escales au lieu de les subir.