Qu’est-ce qu’un sloop, concrètement ?
Sur les pontons, on entend souvent : « C’est un sloop ? Un cotre ? Un ketch ? ». En pratique, 90 % des voiliers de croisière modernes que vous voyez en location ou au port sont… des sloops.
Définition simple :
- Un seul mât
- Une grand-voile à l’arrière du mât
- Une seule voile d’avant principale (génois, foc…) sur l’étai avant
Parfois, on ajoute un petit étai intérieur démontable pour un tourmentin ou un foc de brise, mais le gréement de base reste : un mât, une GV, un génois. C’est ça, un sloop.
Pourquoi c’est important de bien le définir ? Parce que tout ce qui va suivre – maniabilité, surface de voilure, efforts sur l’équipage, confort au mouillage – découle de cette architecture simple.
Pourquoi les chantiers adorent le sloop… et les loueurs aussi
Si le marché est dominé par les sloops, ce n’est pas un hasard. Pour un chantier comme pour un loueur, ce gréement coche beaucoup de cases.
Pour le chantier :
- Structure simplifiée : un seul mât, un seul étai principal, moins de renforts dans le bateau.
- Coût réduit : moins d’accastillage, moins de haubans, un plan de pont plus simple.
- Entretien rationalisé : moins d’éléments structurels, donc moins de SAV potentiels.
Pour le loueur :
- Prise en main rapide pour des équipages pas toujours très expérimentés.
- Moins de manœuvres complexes : pas de voile d’avant multiple à gérer, pas de trinquette fixe à expliquer.
- Standardisation : même logique de gréement sur 32, 40 ou 45 pieds.
Résultat : si vous naviguez en croisière côtière ou hauturière sur des monocoques modernes, vous serez quasi systématiquement sur un sloop. Autant bien le connaître.
Caractéristiques clés d’un sloop de croisière moderne
Sur un 35 à 45 pieds de location récent, on retrouve souvent les mêmes grandes lignes :
- Grand-voile facilement réduite : enrouleur de mât ou prise de ris automatiques au cockpit.
- Grand génois sur enrouleur : 120 à 150 % de recouvrement sur les générations un peu plus anciennes, un peu moins sur les plus récents.
- Gréement « fractionné » sur les bateaux orientés performance : étai fixé sous la tête de mât, GV plus grande.
- Winchs principaux à portée de main de la barre, voire commandes électriques.
En résumé : un plan de voilure assez puissant, mais gérable à deux, voire en solo avec un peu d’habitude.
Les atouts du sloop en croisière
Simplicité des manœuvres
En croisière, surtout avec un équipage familial ou des amis pas marins, la simplicité est une forme de sécurité.
Sur un sloop :
- Au près : on règle GV + génois, et c’est tout.
- Au portant : on enroule un peu de génois, on tangonne éventuellement, on évite de sortir un arsenal de voiles.
- Pour réduire : un ris dans la grande voile, un peu de génois en moins sur l’enrouleur, et le bateau se calme immédiatement.
Lors d’un convoyage entre Ibiza et la côte espagnole, de nuit, j’ai dû gérer un front orageux qui arrivait trois heures plus tôt que prévu. À bord, un équipage « vacances » : deux adultes fatigués, deux ados qui dormaient. Avec un sloop :
- J’ai mis deux ris tout seul en moins de 5 minutes.
- Enroulé le génois aux trois quarts.
- Puis réveillé un adulte pour la veille visuelle.
Le bateau est resté sain, sans embardées, sans manœuvres compliquées à expliquer à 3 h du matin. C’est là que le sloop prend tout son sens.
Équipage réduit : un gréement qui pardonne
Pour un couple ou un solitaire, le sloop offre :
- Moins de bouts à gérer en même temps.
- Des manœuvres répétitives : les gestes s’apprennent vite.
- Des options automatiques possibles (winchs électriques, enrouleurs, lazy-bag, etc.).
Sur un 40 pieds en Atlantique, au portant avec 25 nœuds établis, j’étais seul réveillé pendant que le reste de l’équipage récupérait d’une nuit agitée. J’ai pu :
- Réduire le génois depuis le cockpit.
- Prendre un troisième ris à la grand-voile, sans quitter le harnais ni la ligne de vie.
Avec un gréement fractionné complexe ou un ketch avec plusieurs voiles à équilibrer, c’aurait été une autre histoire.
Polyvalence pour la croisière « standard »
Le sloop est excellent en tout, champion en rien, mais pour la croisière, c’est souvent exactement ce qu’on recherche.
Dans 10 à 20 nœuds de vent :
- Vous remontez correctement au près.
- Vous avancez sans trop gîter au bon plein.
- Vous filez gentiment au travers avec un génois.
Si le programme est typique « vacances » :
- Quelques heures de navigation.
- Un mouillage pour la nuit.
- Un peu d’étapes de 30 à 50 milles sur une semaine.
Le sloop fait parfaitement le job sans que vous ayez à devenir maître voilier.
Les limites du sloop : là où ça se complique
Surfaces de voiles importantes… donc lourdes
Le principal défaut du sloop moderne, c’est le génois géant. Pour avoir de la puissance dans le petit temps, les chantiers ont beaucoup « gonflé » la voile d’avant.
Conséquences :
- Au-dessus de 15–20 nœuds, il faut commencer à réduire sérieusement.
- Les manœuvres de changement de voile d’avant (si vous en avez plusieurs) sont physiques.
- Les tissus travaillent beaucoup, l’usure est rapide si le réglage n’est pas propre.
Sur un 45 pieds de location en Grèce, avec 28–30 nœuds établis (Meltem), j’ai vu un équipage essayer de garder toute la toile. Résultat :
- Gîte permanente à plus de 30°.
- Barre dure, pilote qui décroche.
- Équipage malade et tétanisé.
Deux ris + génois réduit aux 2/3 et le bateau est redevenu sain. Mais la sensation de « tout-ou-rien » sur ce grand génois donne parfois l’impression que le sloop devient brutal avec le vent.
Vent fort et mer formée : équilibre plus délicat
Avec un seul plan de voilure principal, la marge de réglage pour équilibrer le bateau est plus limitée qu’avec un gréement à plusieurs mâts ou une trinquette fixe.
En pratique :
- Soit vous vous retrouvez sous-toilé, à faire du chemin au moteur.
- Soit vous êtes encore un peu surtoilé, et le bateau fatigue.
Un exemple typique : traversée Quiberon – Yeu, 30 nœuds établis, rafales à 35, mer courte. Sur un 37 pieds en sloop classique :
- 3e ris dans la GV.
- Génois réduit à moins d’un tiers.
Le bateau avançait, mais très abattu, et le génois enroulé en petit mouchoir travaillait mal. Un simple petit foc sur étai intérieur aurait fait toute la différence. Mais le bateau n’en avait pas.
Au portant dans la brise : plus vite « au tas »
Le sloop moderne aime le près et le travers. Au grand largue et vent arrière soutenu, surtout dans la mer formée, il devient parfois plus délicat :
- Génois masqué par la grand-voile.
- Tendance au roulis.
- Besoin d’un spi asymétrique ou d’un gennaker pour garder de la puissance, mais ce sont des manœuvres supplémentaires.
En transat sur un 43 pieds sloop, nous avons souvent navigué sous génois seul enroulé, sans GV, pour gérer la mer de l’arrière. C’était confortable, mais nous avons perdu 0,5 à 1 nœud de moyenne. Avec un plan de voilure plus fractionné (trinquette + voiles d’avant), on aurait eu plus d’options.
Sloop vs autres gréements : comment choisir pour votre programme ?
Sloop ou cotre (trinquette fixe + génois) ?
Le cotre ajoute un étai intérieur fixe avec une trinquette. La plupart des bateaux de série ne naissent pas ainsi, mais on peut parfois l’ajouter.
Atout du cotre en croisière hauturière :
- Facilité à mettre un petit foc de brise sans massacrer un génois enroulé.
- Plus de possibilités d’équilibrage dans le vent fort.
- Mieux pour enchaîner les coups de vent en gardant un plan de voilure propre.
Inconvénients :
- Coût d’installation et d’entretien supplémentaires.
- Manœuvres un peu plus complexes.
Si votre programme, c’est surtout Méditerranée l’été et bords à la journée : un sloop simple suffit largement. Si vous préparez un tour de l’Atlantique ou des hautes latitudes, réfléchir à un sloop « renforcé » avec étai largable ou trinquette fixe devient pertinent.
Sloop ou ketch / yawl ?
Les gréements à deux mâts (ketch, yawl) permettent de répartir la toile sur plus de voiles, donc d’avoir des surfaces unitaires plus petites, souvent plus faciles à manier dans le vent fort.
Mais :
- La manœuvre globale se complique fortement.
- L’entretien (haubans, enrouleurs, drisses…) explose.
- Sur des longueurs de 30–40 pieds, les gains ne compensent pas toujours la complexité.
Hors gros programme hauturier avec équipage aguerri, le sloop reste le plus rationnel pour la croisière de plaisance.
Comment tirer le meilleur d’un sloop en croisière ?
1. Anticiper les réductions de voile
Sur un sloop, le timing de la réduction est clé. Retenez une règle simple :
- Au-dessus de 15 nœuds établis : pensez 1er ris.
- Vers 20 nœuds établis, mer formée : 2e ris + génois sérieusement réduit.
- Au-delà (selon bateau et équipage) : 3e ris + petit mouchoir de génois ou foc de brise si présent.
Si vous attendez que le barreur lutte en permanence à la barre, que le rail gémit et que l’équipage s’agrippe : vous êtes déjà en retard. Avec un sloop, réduire tôt, c’est gagner en confort, en vitesse moyenne, et en sécurité.
2. Ajouter un étai largable ou une trinquette si besoin
Sur un bateau orienté croisière hauturière, le meilleur « upgrade » que j’ai vu faire sur un sloop, c’est l’étai largable :
- Un étai textile ou câble que l’on met en place dans le vent fort.
- Un petit foc de brise à grammage solide.
Avantages :
- Vous préservez votre génois enrouleur.
- Vous gagnez un vrai jeu de voiles pour le gros temps.
- Le bateau reste équilibré sans devoir rouler le génois en boule informe qui faseye.
3. Soigner le réglage du génois enroulé
Un sloop avec génois enrouleur mal réglé devient vite pénible à la barre. Pour limiter ça :
- Tension de la bordure : limitez le creux quand vous avez réduit la surface.
- Point d’écoute : reculez-le un peu quand vous roulez, pour garder une chute propre.
- Évitez les petits enroulements multiples : mieux vaut une vraie réduction franche que trois petits tours qui ne changent rien.
Sur un 38 pieds au large du Portugal, nous avons gagné presque 0,7 nœud de moyenne sur 24 h uniquement en re-réglant le chariot de génois après réduction. Même voile, même vent, réglage différent.
4. Adapter la surface de GV à votre équipage
Sur un sloop, la GV est souvent très puissante, notamment avec les gréements fractionnés modernes. Si vous naviguez :
- En couple.
- Avec enfants.
- Ou si votre équipage n’est pas très sportif.
Ne sous-estimez pas l’intérêt d’une GV :
- Un peu moins puissante (surface réduite).
- Avec enrouleur dans le mât ou la bôme bien entretenu.
- Ou avec un système de prise de ris très simple et bien repéré.
Ce n’est pas « moins marin » d’optimiser le bateau pour le vrai équipage qui navigue dessus, plutôt que pour un fantasme de régatier qui n’y mettra jamais les pieds.
Pour quel programme le sloop est-il idéal ?
En résumé pratique :
- Croisière côtière estivale (Atlantique, Manche, Méditerranée) : le sloop est la solution la plus logique. Simple, fiable, bien connue des chantiers et des loueurs.
- Croisière semi-hauturière (Baléares, Canaries, Madère, Açores) : toujours très adapté, à condition de soigner les options gros temps (ris, étai largable éventuel).
- Tour de l’Atlantique « classique » : un sloop bien préparé, avec un jeu de voiles adapté et un vrai plan de réduction, fait parfaitement le travail.
- Hautes latitudes, programmes engagés : le sloop reste possible, mais nécessite plus de réflexion sur la répartition des surfaces de voiles et la gestion du gros temps.
Le vrai critère n’est pas tant « sloop ou pas sloop », mais : ce sloop est-il cohérent avec mon programme, mon équipage et mon envie de manœuvrer ?
Une fois que vous avez répondu honnêtement à cette question, le sloop redevient ce qu’il est avant tout : un outil simple et fiable pour aller voir au large ce qui se passe derrière l’horizon… sans transformer chaque manœuvre en épreuve olympique.
